Tu as déjà un compte ? Connecte-toi !
Pas encore inscrit ? S'inscrire en 1 clic.
Analyse fermeture_SoundCloud

Publié le juillet 30th, 2015 | par Aken

Fermeture de Soundcloud et avenir de la musique en ligne

Tags: , , , , ,

Il y a quelques jours seulement, on apprenait que Soundcloud, le très populaire service de streaming musical, était menacé de fermeture. Impensable me direz-vous, et pourtant vrai. Djtuto a enquêté pour vous et vous présente son dossier spécial streaming musical. Que se passe-t-il dans le business de la musique en ligne ? Pourquoi Soundcloud pourrait fermer ? À qui la faute ? Quel est l’avenir de la musique sur Internet ?

Soundcloud menacé de fermeture

Vous étiez probablement au courant des récentes actions prises par Soundcloud à l’encontre des mixes de DJs. Nombreux sont ceux qui se sont vus supprimer leurs mixes sous prétexte qu’ils ne possédaient pas les droits des musiques utilisées dans leur session. De nombreux DJs qui utilisaient Soundcloud étaient fachés mais ont fini par comprendre : Soundcloud ne veut plus de problèmes avec les copyrights et ne désire donc plus être une plateforme où l’on publie ses mixes. Il ne leur restait plus qu’à se tourner vers des plateformes plus appropriées, telles que Mixcloud ou Hearthis.at.

Pourtant les problèmes ne se sont pas résolus pour autant. Il y a environ une semaine, un article paru sur Digital Music News annonçait de sources sûres que Soundcloud est actuellement proche de la ruine et qu’il lui faudrait de nouveaux fonds avant la fin de l’année (5 mois) pour ne pas mettre la clef sous la porte.

Le rôle des copyrights

Quand on associe “problème”, “argent” et “musique”, les copyrights ne sont jamais bien loin. En effet, dans le cas de Souncloud il s’agirait d’un combat permanent avec les majors pour à la fois proposer leur service de streaming et survivre. L’éjection des DJ mixes par Soundcloud faisait d’ailleurs suite à un important duel face à Warner Music Group qui réclamait sa part du gâteau sur les œuvres dérivées (cela inclus les remixes, les mixes, mashups et autres). Ce fût un coup dur pour Soundcloud, dont la spécificité repose justement sur le fait que de nombreux artistes puissent partager leurs œuvres dérivées librement, contrairement à des plateformes comme Spotify ou Itunes. C’est sur cette base que Soundcloud est devenu, en quelques années, un endroit fabuleux favorisant la créativité et la diversité.

C’est ce fameux deal conclus avec Warner qui a attiré les requins d’Universal Music Group et Sony Music Entertainment, les deux autres principaux copyrights holders de Soundcloud (et de la planète, en passant). Soudainement, ils ont donc décidé de renégocier leurs contrats afin de bénéficier d’un plus gros pourcentage sur les revenus générés par la plateforme de streaming. Le problème est qu’être une plateforme de streaming coûte énormément d’argent et que les recettes, partagées entre les inscriptions payantes et la publicité, ne sont pas suffisantes pour engraisser les majors toujours plus gourmandes.

Pour maintenir son service, Soundcloud a besoin du support d’investisseurs (dont font probablement partie les majors, comme dans le cas de Spotify). Ces derniers font généralement des bénéfices à long terme avec le développement du service, car plus d’utilisateurs signifie plus de revenus par la pub et plus d’inscriptions payantes. Seulement le business model ne peut évidement pas tenir si un trop gros pourcentage des recettes est reversé aux ayants droits. Le problème vient essentiellement de là, puisque certains investisseurs, récemment sollicités par Soundcloud, veulent attendre le résultat des négociations avec Universal et Sony avant de mettre l’argent sur la table. De leur côté, Universal et Sony ont menacé de poursuivre en justice Soundcloud si les négociations traînaient trop au sujet des copyrights. Rappelons que c’est précisément à la suite d’un procès contre ces mêmes majors que Grooveshark a du fermer il y a seulement trois mois.

Business et musique font-ils bon ménage ?

Depuis que le CD est plus ou moins mort et que le mp3 est plus ou moins utilisé partout, les intermédiaires du music business semblent être à cran. Vous connaissez la chanson : les majors gagnent moins d’argent car le piratage est plus facile et donc plus massif, ce qui diminue les revenus des artistes qui travaillent durs pour survivre. Les nombreuses études qui ont été menées ces dernières années prouvent cependant que rien de tout ça n’est très très pertinent.

La vérité est, en fait, ailleurs. Premièrement, oui, l’industrie du disque a clairement perdu du terrain pendant la transition qui a débuté à l’arrivée massive d’Internet dans les foyers (1998-1999) et qui s’achève de nos jours. C’est en 1999 qu’un pic historique avait été atteint grâce à la vente des CD. Ce all time high a ensuite évidemment donné lieu à une retombée qui s’estompe aujourd’hui avec le développement de la vente de musique en ligne.

music-industry1

the-future-of-music-industry-3-638

Comme on le voit sur les graphiques ci-dessus, que ce soit aux États-Unis ou dans le monde, l’industrie de la musique a effectivement divisé ses revenus par deux durant les 15 dernières années, mais pour revenir à un niveau égal à celui qui était en vigueur dans les années 1980, et même les années 1970 si on exclu  le pic de 1977. On ne peut donc pas vraiment dire que l’industrie du disque se porte mal. En fait, elle se porte même très bien puisque, désormais, la grande majorité (les deux tiers) de ses revenus lui proviennent des ventes digitales, un format qui lui fait économiser d’énormes coûts de production.

Le marché du digital est florissant : il génère des revenus qui augmentent sans cesse depuis l’apparition des premières plateformes payantes (graphique ci-dessous). En 2014, le marché était pratiquement divisé en trois parts égales entre les téléchargements payants (37 %), les supports physiques (32 %) et le streaming (27 %). Ce rapport est par ailleurs amené à évoluer rapidement, puisque, depuis 2011, le nombre d’inscriptions aux forfaits payants de streaming à plus que triplé. Pour vous donner une idée de la tendance pour chacun de ces trois composantes, de 2011 à 2014, les revenus générés par les supports physiques ont continués leur baisse en perdant  12.7 %, ceux des téléchargements payants ont également baissé de 8.7 %, tandis que ceux des forfaits de streaming ont augmentés de 29 %.

the-future-of-music-industry-7-638

Le business du streaming se porte donc très bien, puisqu’il supporte à lui seul l’augmentation incessante des revenus globaux de l’industrie de la musique depuis au moins cinq ans. Pas étonnant qu’Apple, propriétaire de l’énorme Itunes, vienne de lancer sa plateforme de streaming Apple Music. Que se passe-t-il alors ? Pourquoi les artistes se plaignent de ne pas être assez payés et pourquoi certains services de streaming vivent constamment dans la menace de fermer leurs portes ?

À qui profite réellement tout cet argent ?

Vous connaissez sûrement l’histoire de Taylor Swift, qui annonçait en novembre 2014 ne plus vouloir distribuer de musique sur Spotify du fait de l’immense arnaque que cela représentait pour les artistes. Comme nous allons le voir, les problèmes rencontrés par Taylor Swift, artiste du top 5 des charts actuels, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Celle-ci est revenue à la charge récemment en critiquant le nouveau service de streaming d’Apple, qui proposait comme super deal de ne pas payer les artistes pendant les trois premiers mois d’essai. Le géant américain, dont on sait qu’il possède une réserve d’investissement de 170 milliards de dollars (!!!), a finalement corrigé son business model et promis de prendre en charge ces trois mois de promotion. Franchement, merci Apple de ne pas faire payer à ceux qui te fournissent ta matière première le prix de tes propres investissements !

Si on évalue une redistribution des revenus générés à au moins 20% pour les artistes dans le cas du téléchargement payant sur les grandes plateformes de distribution (je vous conseille de consulter ce très intéressant infographique), cela devient beaucoup plus compliqué dans le cas du streaming. Le problème vient de la redistribution des royalties. Par exemple, si vous souscrivez à un abonnement de 10$ / mois chez Spotify, vous pouvez déjà prendre pour acquis que Spotify va prendre ses 30 %, donc 3$, qui vont servir notamment à payer le monde qui travaille pour Spotify, les investisseurs, etc. Rien de bien inquiétant jusque là. Les 70% restant servent à payer les ayants droit (maisons de disque, labels, artistes, etc.).

Là où ça coince, c’est que les frais mensuels de votre inscription sont décorrélés des revenus calculés pour chaque écoute. Il est actuellement très difficile de savoir comment Spotify effectue ses calculs, mais ce que l’on sait, c’est que moins un artiste génère d’écoutes, plus la part de ces 70% récupérés par l’artiste en question sera fine. C’est un système de redistribution qui semble complètement absurde quand on s’imagine à la base avoir affaire à un système équitable. Il en résulte que seuls les hits rapportent de l’argent à leurs auteurs, tandis que les petits artistes ne récupèrent que les miettes du gâteau, miettes dont ils ignorent en permanence le montant, puisqu’à leur niveau les revenus peuvent être extrêmement variables. Ceux qui sont gagnant à tous les coups, ce sont les majors bien sûr, car ces dernières récupèrent leur part anyway en signant petits et gros artistes. Bon à savoir également, Warner, Universal et Sony détiennent 20% de Spotify.

Quelles solutions pour l’avenir ?

À la lumière de toutes ces considérations, on constate avec évidence que les différents modèles de streaming proposés n’ont pas d’avenir sous leur forme actuelle. Ils génèrent de l’argent, mais souvent au détriment des artistes ou des auditeurs, qui ne demandent pas moins qu’un service équitable qui tienne compte à la fois des réalités économiques liées à la production musicale, tout en permettant au plus grand nombre d’accéder au même catalogue sous les mêmes conditions. Il n’est pas nécessaire d’être devin pour comprendre qu’il ne peut pas y avoir de rentabilité à long terme dans le développement d’une entreprise qui ne respecte ni ses fournisseurs (artistes) ni ses clients (auditeurs).

Dans le cas de Spotify, il suffirait sans doute de répartir les revenus en se basant sur ce que les gens écoutent plutôt que sur la popularité des artistes écoutés. Dans le cas de Soundcloud, le problème est plus complexe et met le doigt, d’après moi, sur les deux points qui posent problème dans l’industrie de la musique aujourd’hui. D’une part, la gestion des copyrights, qui tend à inhiber la créativité au profit d’un très faible pourcentage d’acteurs de l’industrie. D’autre part, la présence d’intermédiaires inutiles qui, telle une mafia, créent de l’inégalité en corrompant l’économie d’un secteur tout entier.

À ce stade, vous vous demandez sûrement ce qu’il est possible de faire concrètement, sachant que c’est un discours que l’on entend à répétition depuis le début des années 2000. Figurez-vous qu’il dépend en partie de vous que l’on puisse commencer à voir la lumière au bout du tunnel. Oui oui :)

  1. Si vous êtes un artiste, vous n’êtes évidemment pas obligé de vous servir de ces imposants services pour promouvoir votre art. Il faut désormais penser la musique différemment. De nombreux artistes utilisent Bandcamp, par exemple, pour proposer leurs tracks à un prix qu’il revient à l’auditeur de fixer. Bien sûr, Soundcloud est un super endroit pour mettre à disposition et partager ses œuvres, mais il vous revient, en quelque sorte, le devoir de privilégier les plateformes qui respectent leurs utilisateurs. Séparer ses œuvres entièrement nouvelles des remixes peut être un bon début si vous souhaitez continuer à utiliser Soundcloud. Vous pouvez utiliser Mixcloud pour vos mixes et d’autres endroits pour vos remixes, par exemple.
  2. Privilégiez la performance live ! Oubliez les copyrights et considérez le fait qu’un musicien peut se rémunérer à la prestation plutôt que pour son travail de composition. Il est important, pour l’avenir de la musique comme pour votre avenir, d’envisager le partage de fichiers sonores comme un moyen de promotion plutôt que comme un moyen de faire du profit. L’idée n’est évidemment pas de faire couler les plateformes de distribution de musique, mais de motiver une transformation de l’écosystème actuel en faveur des artistes. En fait il n’y a rien de révolutionnaire là dedans, il s’agit plutôt d’un retour aux sources, loin des chimères du marketing de masse et de ses promesses du jackpot potentiel. Retenez ceci : aucun artiste n’est unique ni ne mérite d’être millionnaire. Pensez local, soyez en mouvement et mettez en avant votre capacité à créer un instant de magie musicale plutôt que votre faculté à créer un produit inaltérable.
  3. Si vous souhaitez malgré tout persévérer dans l’idée de gagner votre vie à partir de l’élaboration d’œuvres figées, sachez qu’une révolution est en marche et qu’elle risque bien de rendre has been Soundcloud dans un futur assez proche. Grâce aux nouvelles technologies développées à partir du blockchain, nous allons bientôt voir apparaître des plateformes de partage de musique similaires à Soundcloud et totalement décentralisées. L’avantage d’un système entièrement décentralisé réside dans le fait qu’il est non seulement impossible à arrêter (tandis que si Soundcloud refuse de se plier aux exigences actuelles liées aux copyrights, il est très facile pour les autorités de saisir ses serveurs), mais aussi beaucoup moins coûteux et potentiellement infini en termes de stockage (puisque partagé entre les utilisateurs du réseau). Un projet actuellement très en vu dans ce domaine est le prometteur storj.io.
  4. Si vous êtes un simple (mais adorable) auditeur, je ne saurais que trop vous conseiller de tout faire pour ne pas engraisser les intermédiaires qui parasitent le monde de la musique. Pour cela, il suffit de s’orienter vers les accès et abonnements gratuits et, dès que vous le pouvez, remercier les artistes qui vous plaisent en les rémunérant directement, quand cela est possible. Je citais tout à l’heure Bandcamp, mais vous pouvez tout aussi bien encourager ceux qui font l’effort de se produire en live en allant assister à leurs performances.

J’espère que ce dossier aura éveillé un peu plus votre conscience, en plus de vous avoir donné des informations intéressantes à lire. Si vous avez aimé cet article, partagez-le ! Si vous souhaitez me supporter financièrement, il vous suffit d’utiliser le petit bouton de don Paypal situé dans le menu de droite tout en haut :)


Revenir en haut ↑