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Analyse Kontrol S8

Publié le octobre 20th, 2014 | par Aken

DOSSIER SPÉCIAL : Le Traktor Kontrol S8 vaut-il vraiment le coup ?

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Il y a quelques jours seulement a été annoncé la sortie du Traktor Kontrol S8, le tout nouveau contrôleur DJ all-in-one de Native Instruments. Que peut-on attendre d’un tel contrôleur ? A quelle demande répond-il ? Est-il suffisamment bien pensé ? Est-ce une tuerie ? Nous allons tenter de répondre à toutes ces questions dans ce dossier spécial exclusif DJTUTO.

Remise en contexte : évolution récente des contrôleurs MIDI

Depuis quelques mois, voir quelques années, le marché des contrôleurs MIDI s’est littéralement transformé. Il y a environ 10 ans il n’y avait rien. C’est plutôt simple, quand vous vouliez faire de la musique en studio (ou home studio) les contrôleurs MIDI se limitaient généralement à un clavier MIDI et/ou un MPC. Quand vous vouliez être DJ, c’était soit les platines vinyls, sur le tout début de leur déclin, soit les CDJ1000 qui commençaient a arriver dans les clubs. Le controllerism n’existait pas et Traktor ressemblait à un énorme lecteur winamp moche et nul.

Traktor DJ Studio 2

Traktor Dj Studio 2 (2002)

Il y a environ cinq ans seulement, les premiers contrôleurs MIDI sérieux à destination des DJ ont vu le jour. C’est à ce moment que sont arrivés le Launchpad de Novation, l’APC40 d’AKAÎ ou encore le Traktor Kontrol S4 de NI. Enfin, ce n’est que depuis à peine deux ans que les compagnies (désormais nombreuses à proposer des contrôleurs MIDI de toutes sortes) s’intéressent sérieusement aux plateformes mobiles.

Stratégies

Tout est allé tellement vite, qu’il est difficile de déterminer une tendance globale qui pourrait caractériser l’évolution des produits proposés aux consommateurs. Il existe cependant certains paramètres qui semblent préoccuper plus que d’autres les constructeurs. Au commencement, les platines vinyles faisaient toutes la même taille. On a d’abord connu les déclinaisons concernant les claviers MIDI (25, 49 et 61 touches), puis cette nécessité d’adapter la taille du contrôleur en fonction du degré de nomadisme et du budget des utilisateurs a rapidement imposé ce critère comme le #1 des déclinaisons. Le summum en la matière est bien sûr symbolisé par les différents supports électroniques que sont les téléphones cellulaires et les tablettes. Native Instruments a par ailleurs énormément misé sur ce créneau tout récemment.

Le deuxième critère auquel on ne peut pas échapper est celui de la raison d’être du contrôleur. En d’autres termes, on observe deux grandes catégories de contrôleurs : les contrôleurs orientés DJ, en général équipés de jog wheels, et les contrôleurs orientés controllerism, qui peuvent revêtir toutes les formes possibles et imaginables. Enfin, citons un dernier critère qui a son importance, est la capacité à éloigner le plus possible les yeux du DJ de son laptop. Ce critère peut être satisfait à l’aide de couleurs ou d’informations simples fournies par les éléments du contrôleur (généralement les pads, et plus récemment les surfaces tactiles). Dernièrement, ce sont les écrans LCD qui se sont invités sur les contrôleurs MIDI. On en avait parlé dans une news sur le NAMM 2014 avec le un peu cheap SCS.4DJ de Stanton et le très intéressant NV DJ de Numark.

Quelle direction chez NI ?

Comme nous le précisions dans la news précédente, Native Instruments est désormais reconnu pour ses contrôleurs de grande qualité. Leur construction est généralement très robuste, leur ergonomie bien pensée et leur prix raisonnable. Ce doux mélange est accompagné d’un certain goût pour l’innovation qui leur a permis de toujours conserver une longueur d’avance sur leurs concurrents. Lorsque le Kontrol S4 est sorti en 2010, ce fut le plus avancé des contrôleurs DJ all-in-one ((Et cela, sans parler de l’avance du logiciel qui l’accompagne à ce moment, Traktor)), laissant loin derrière les premiers all-in-one de la gamme DDJ de Pioneer sortis la même année. Le Kontrol S4, rapidement suivi par son petit frère le S2, deviendra rapidement la référence dans ce secteur… jusqu’à fin 2012, moment de la sortie du DDJ-SX, contre attaque lente mais efficace de Pioneer.

Il est facile d’expliquer ce move tardif de Pioneer. NI avait délaissé les all-in-one, fort de sa quasi suprématie avec sa combinaison S4/S2 – Traktor Pro, pour se tourner vers le modulaire. Lorsque NI sort les Kontrol X1 (2009), F1 (2012) et Z1 (2013), il s’attaque à un marché déjà saturé par la concurrence, celui des petits contrôleurs pas trop chers qui peuvent se greffer à n’importe quel setup. Il parvient tout de même à se frayer un chemin grâce à leur qualité indéniable ainsi que leur exceptionnelle compatibilité avec Traktor, leur logiciel que la majorité des digital DJs utilisent. NI semblait avoir compris que l’avenir était plus propice à la modularité (permettant d’adapter facilement son setup à sa pratique) qu’à l’émulation de la pratique DJ. Les récents efforts déployés sur le marché des cellphones et tablettes était un indice supplémentaire qui témoignait d’une volonté d’être la marque de choix chez les DJ ultra-nomades ou occasionnels.

Traktor Kontrol S8

Autant vous le dire tout de suite, le dernier contrôleur de NI est un paradoxe. Ce qui frappe le premier est bien sûr l’absence de jog wheels. Ce changement, que l’on peut tout de même saluer, indique plutôt clairement une des visées de l’objet : on s’attend à ce que vous l’utilisiez avec les decks en SYNC, ce qui signifie une démarche plutôt orientée controllerism que DJ.

jog-wheel

Exemple de jog wheel comme on en trouve sur les platines numériques de Pioneer.

Comme vous pouvez également le constater sur l’image suivante représentant le Kontrol S8 vu du dessus, chaque deck comporte trois grands types d’éléments. En bas se situent 8 pads de couleurs, reprenant ainsi le concept du DDJ-SX. Ces pads servent à gérer les hotcues ainsi que les samples des remix decks. Ici aucune nouveauté, mais plutôt un ajout élémentaire quand on sait qu’avec les précédents modèles gérer les hotcues se faisait avec quatre petits boutons ((Il est toujours possible de mapper les hotcues 5-8, mais pas par défaut)). Cependant, ces pads empiètent sur le terrain du Kontrol F1, qui avait jusque maintenant (du fait des défauts de l’unité principale) un rôle bien distinct et parfaitement complémentaire dédié à la gestion des remix decks. Au dessus on retrouve des mini faders assigné aux volumes séparés des remix decks. Encore une fois, ce sont des contrôles pratiques qui se substituent à ceux d’un éventuel F1.

Kontrol S8

Le Kontrol S8 vu de dessus.

Les pads sont accompagnés d’une nouvelle fonction nommée “freeze”, similaire au slicing de Serato ((La fonction freeze était déjà disponible sur la version mobile de Traktor)), et qui permet donc de faire du beatmashing facilement. Le troisième élément est le plus important. Il s’agit, comme vous l’avez sûrement déjà remarqué, d’écrans couleurs haute définition chargés d’indiquer le navigateur, l’état de la forme d’onde et quelques autres informations utiles, comme les effets utilisés, les loops des remix decks, etc. Il est certain que les écrans installés sur le Kontrol S8 sont une excellente nouveauté, puisqu’ils permettent de se passer (presque) totalement de l’écran du laptop ! Pour aller chercher une track dans le navigateur cependant, il sera parfois mieux d’avoir recours à l’ordi afin de pouvoir s’y retrouver plus facilement. La qualité d’affichage est sans commune mesure avec ce qui se fait chez la concurrence et il est certain que Pioneer va devoir travailler dur s’ils veulent se mettre à niveau. D’une manière plus générale, l’unité est un peu plus grande et surtout beaucoup plus lourde que les modèles avec jog wheels. Les entrées/sorties sont plus nombreuses et de meilleure qualité (enfin du XLR !) et la table de mixage (partie centrale) fait aussi office de mixeur audio, ce qui est une autre nouveauté pour cette gamme de produits.

Synthèse : faut-il acheter le Kontrol S8 ?

Disons que la réponse la plus censée à ce genre de question est que cela dépend du matériel que l’on possède déjà, de notre pratique et de nos objectifs. C’est précisément sur ce plan que le Kontrol S8 pose problème, puisque je préfère commencer par la mauvaise nouvelle. En effet, on ne sait pas trop où se situe le contrôleur. Quelqu’un qui possède un Kontrol S4 et deux Kontrol F1 (total : 1100 $) ne sera très probablement pas tenté de n’avoir que 2*8 pads pour plus cher (1200 $) alors qu’il bénéficie déjà d’un contrôle étendu des remix decks (2*16 pads) et de jogs wheels pour rajouter une dimension performancielle ((Même s’il joue en SYNC les jog wheels peuvent être assignés à des paramètres gestuels tels que les effets)). Plus généralement, quand on est controllerist, l’idée de remplacer les jogs par plus de contrôles séduit, comme j’avais été séduit par le Novation Twitch lors de sa sortie en 2011. Mais quand on est un controllerist, on a tendance à aller vers la modularité, afin de modeler son setup selon ses besoins. Le Twitch remplissait très bien cette fonction. Petit, léger, il constitue une bonne base pour venir y greffer des suppléments. On peut aller encore plus loin… le controllerist pur et dur va gérer ses channels avec un ou plusieurs MIDI mixers pour se détacher de la configuration DJ traditionelle, il trouvera l’équivalent des contrôles du S8 pour beaucoup moins cher et plus pratique à transporter. Le S8 est en effet grand et lourd, ce qui signifie qu’il sera préférablement utilisé seul et sera moins nomade qu’un S4 ou un S2.

Quelle était donc la stratégie de NI ? Ces derniers présentent le S8 comme leur “flagship controller”, c’est à dire, le haut de gamme, la référence de leur division DJ. En faisant cela ils relèguent la modularité au rang d’accessoire et prononcent un discours contradictoire : la volonté de s’éloigner de la pratique DJ standard (plus de jogs) tout en re-proposant l’idée d’un setup tout-en-un autonome. Cette chimère étrange, qui semble être le fruit d’une fusion entre un Twitch et un NV DJ, est probablement une réaction à la fois énergique et risquée à la surenchère de Pioneer dans le domaine des all-in-one. Grande taille, haute technologie, mixeur audio, sorties XLR, design adulte (contrairement aux S4/S2 qui font un peu jouets), tout y est.

La bonne nouvelle, théoriquement en tout cas, est bien sûr l’espace réservé aux écrans LCD. Ces derniers permettent, avec un peu d’entraînement, de se passer totalement du laptop. Si je dit “théoriquement”, c’est parce qu’il y a encore sur ce point deux paradoxes. Le premier que je citerai est celui de l’autonomie visuelle. Il est certain qu’on rêve tous de pouvoir être libérés de notre laptop pour pouvoir pleinement nous concentrer sur ce qui compte vraiment : mixer. C’est mieux pour nous et mieux pour la foule. Les écrans LCD sur le contrôleurs, sujet de nombreuses discussions passées, représentent donc une avancée technologique très attendue. Le problème, dans le cas du S8, est que les écrans n’affichent pour le moment que ce qui a été strictement choisi par les développeurs, ce qui ne gène pas quand on se cantonne à mixer sur Traktor, mais qui est beaucoup moins intéressant lorsque l’on a besoin de garder un œil sur un paramètre qui n’a pas été favorisé, ou que l’on travaille en parallèle avec d’autres logiciels. Sur ce point il ne faut cependant pas être trop dur : il s’agit là du tout début d’une lente révolution qui laisse déjà entre-apercevoir la terre promise des OS embarqués ou des pads à affichage textuel.

Ableton Push

Des pads qui affichent des informations textuelles adaptées, le futur ?

Le deuxième paradoxe est celui du layering. Quand on est un controllerist, on a tendance à ne pas vouloir assigner trop de paramètres différents à un même contrôle afin de pouvoir utiliser ces même paramètres en parallèle. Par exemple, si vous assignez un knob au volune du deck A et à un des effets du deck A par l’intermédiaire d’un bouton shift, cela veut dire que vous ne pourrez jamais modifier en même temps le volume et l’effet en question. C’est ce qu’on apelle le layering : superposer des fonctions sur un contrôle en particulier. C’est très pratique pour gagner de la place et parfois gagner en clarté. Un controllerist avisé superposera des paramètres qu’il ne sera pas susceptible d’utiliser en même temps, comme, par exemple, le déclenchement d’un hotcue et la suppression de celui-ci. Le layering du Kontrol S8 est plutôt intense. Pour les pads ce n’est pas très grave, puisque NI a mis en place un système éprouvé (presque identique à celui des DDJ de Pioneer ou NS 7 de Numark) qui peut toujours être supporté avec des contrôleurs additionnels. En revanche, l’organisation des informations à l’écran pourra en rebuter plus d’un, puisqu’il faudra, par exemple, choisir entre la forme d’onde et le navigateur, ou entre le deck A et le deck C.

Malgré ces petites incohérences, le Kontrol S8 est un appareil très intéressant qui pourrait particulièrement intéresser ceux qui dédient leur pratique à du mix relativement standard sur Traktor. L’incursion des écrans dans le domaine des contrôleurs est une réelle avancée qui va transformer l’univers DJ dans les mois et années à venir et il est intéressant de voir Native Instruments miser sur cette technologie. Si vous mixez de l’EDM, que vous utilisez Traktor et que votre budget vous le permet, je ne peux que vous recommander d’essayer ce produit. Si vous avez une approche plus expérimentale de la performance musicale, vous devrez attendre un peu avant d’espérer abaisser définitivement l’écran de votre laptop.


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